Germana Gladiatrix
  • Texte corrigé par l'Auteur et Fabuliste David-Claude

Germana Gladiatrix

L’Histoire n’est que la somme d’actes ordinaires
Que les Hommes travestissent d’extraordinaire

An 27 de l’ère commune, Amphithéâtre de Fidenae1, Empire Romain

Les deux retiarii2 avaient attaqué de concert, l’un de face, l’autre sur le flanc. Le premier avait jeté son filet pour entraver son adversaire et offrir une proie facile au trident de son compagnon d’arme : une tactique classique mais efficace… pas ici ! L’épée de l’ennemi, à l’alliage inconnu de cette partie du monde, avait pourfendu le filet comme s’il s’était agi d’un haillon aux mailles grossières ! Pire, ce dǐmǎchærus3, ambidextre et équipé d’une seconde lame plus courte, l’avait fiché dans le pied du rétiaire au trident, surpris également par cette soudaine contre-attaque…
… Lentement, l’individu s’était relevé, plongeant son regard lapis-lazuli, dur, froid et impitoyable, dans celui de l’homme au filet désormais armé uniquement d’un poignard. Tétanisé, il l’avait agité pour écarter cette menace marchant vers lui et qui le dépassait d’une tête, lui qui était pourtant déjà de grande taille. Il avait ouvert la bouche comme une tentative désespérée de lui faire pour de bon rebrousser chemin. En retour il avait reçu une gifle cinglante par le pommeau de l’épée ennemie, s’écrasant avec une telle violence qu’il avait été projeté dans les airs pour finir à terre, groggy, autour de lui plusieurs dents arrachées sous le choc !

Elle n’avait même pas daigné le tuer, l’humiliant d’autant…

Elle !

La foule avait poussé des cris hystériques : une femme !

Atilius4 exultait !

Rome si proche de la cité de Fidènes pouvait bien se draper dans l’élitisme de ces jeux, il n’en demeurait pas moins que l’Empereur Tibère cachait un manque de moyen pour assurer un spectacle grandiose et digne de ce nom. La cité impériale n’organisait plus que des simulacres de combat sans originalité. Il fallait s’excentrer de ce lieu de pouvoir pour s’intéresser de nouveau aux antiques lieux de gladiatures et à quelques riches mécènes permettant la levée de fond pour bâtir des arènes à cet effet. Atilius, ancien Gladiateur, affranchi, désormais Lanista5, avait su convaincre pour financer son projet d’amphithéâtre à Fidènes. Même s’il était d’âge mûr, il avait eu à son sommet assez de renommée pour établir depuis un solide réseau de nostalgiques, du temps où la mort et la violence faisaient vibrer les foules avant que la République impériale ne codifie de règles ce qui n’était plus qu’un spectacle organisé à dessein. Affairé dans tout le royaume à récolter des fonds, il avait fait débuter les fondations de l’arène sans la superviser, pris par le temps sans toujours payer les ouvriers régulièrement.

Cependant tout cela n’avait plus d’importance, personne avant lui n’avait offert au public une femme en armes, et pour les Fidénates et observateurs, qui plus est, une femme du Nord, une sorcière et Cimmérienne6 ! Ces peuples encore méconnus inquiétaient les romains car on ne connaissait pas leurs forces, encore moins leurs faiblesses, et chacun se souciait, ignorant leur nombre, de prochaines guerres à venir… Lui, Atilius, avait été capable de trouver cette guerrière incroyable, d’une taille impressionnante, armée de deux épées ; elle avait le port d’une Reine, l’âme déterminée faute d’avoir un cœur semble-t-il. La peau tatouée de glyphes7 noires et effrayantes, elle portait à même sur celle-ci des pièces de cottes de mailles sans qu’elle ne semblait en souffrir. Comment avait-elle été capturée et s’était retrouvée au cœur même de l’Empire, seul Atilius avait les réponses à ces questions, mais les taire épaississait davantage la présence mythique et spectaculaire de cette singulière gladiatrice !

Le public ! Atilius ne vivait que pour retrouver le frisson de ses acclamations à chacune de ses victoires. Il sentait la foule, ressentait la joie, l’euphorie, l’ennui ou le rejet… Et cette Cimmérienne avait soulevé les cœurs par sa virulence, pourtant il avait noté que les plus exigeants doutaient de la valeur des pauvres bougres trop rapidement maîtrisés et à peine blessés. Atilius refusait qu’on pense à mal et que des murmures de tricheries s’emparent des travées. Il s’était aussitôt levé et avait tendu le bras en direction d’un manœuvre à l’autre bout de l’arène pour qu’il actionne ce à quoi il était assigné…

… la trappe aux fauves, en l’occurrence une panthère tachetée venue du royaume d’Africa8 !

Ses yeux brillaient de fureur, tous ses muscles étaient tendus par la nervosité de l’approche du combat. Elle était comme pétrifiée, prête à délivrer toute sa puissance. Carnassière, celle de ses étendues sauvages et inhospitalières où elle était née, à contrario toujours en mouvement, toujours à courir, toujours à survivre… La peur était une compagne permanente, seule manière d’être toujours en éveil et lucide. Indomptable et incontrôlable, nul ne pouvait présager de ses réactions. Allait-elle attaquer et fondre sur celle lui faisant face… Elle avait plongé son regard dans le sien. Elle lui reconnaissait sa condition d’égal à égal, de Louve à Panthère !

Elle sentit qu’elle n’avait rien à craindre de cet animal. D’ailleurs, la bête s’était détournée et brusquement avait fondu sur le gladiateur précédemment assommé et encore au sol, oublié de tous !

Cette fois, après les murmures de tricherie, des chuchotements parcouraient les témoins de cette extraordinaire scène sur la nature démoniaque de cette étrangère ; pire encore, quelques rires avaient éclaté quand la panthère s’était détournée de la gladiatrice…

… Atilius les avaient entendus.

« Alors qu’il en soit ainsi, j’irai ! Alea jacta est9 !

La mort demandée ! »

Aussitôt la foule s’était abreuvée de la promesse sanglante et avait retrouvé son délire, même si le personnage déjà engagé dans l’arène n’en avait pas atténué vraiment l’euphorie. On commençait à taper des pieds sur les estrades de bois comme il était de coutume. Toutefois, il n’y eut que les fidèles d’Atilius pour entendre ses derniers mots…

… « Et si la mort me frappe en premier, qu’il en soit de même pour celui qui me l’infligera ! »

*


La chaleur était devenue étouffante, la tension palpable et l’atmosphère irrespirable. Qui sait ce qui emporte une foule… Celle de l’amphithéâtre de Fidènes était chauffée au fer blanc. On dénombrait cinquante mille individus, bien plus que les capacités de la structure.

La sueur perlait sur la peau de la guerrière du nord. Ses yeux, si particuliers, parcouraient les gens tout autour qui l’acclamaient, la huaient, hurlaient, éructaient de haine ou appelaient au sang. Un sinistre grincement avait annoncé l’ouverture de la herse condamnant l’entrée, ou la sortie espérée, de l’arène. Un combattant lourdement équipé apparut. Cette foule impie acclamait d’un seul souffle le nom du gladiateur ; enfin elle allait pouvoir s’enivrer de ses pulsions les plus meurtrières et voyeuristes. D’abord, comme hésitant, la sueur collant sa peau à son armure, Atilius avait soulevait son impressionnante masse d’arme et avait levé haut son scutum10. Il s’était approché d’un pas déterminé jusqu’à la Cimmérienne puis les deux protagonistes s’étaient figés comme seuls au monde… mais à cet instant, ne l’étaient-ils pas ?

Le combat s’était engagé sans plus de préalables.

La plupart des spectateurs étaient désormais debout, bataillant eux aussi pour apercevoir l’arène et les combattants enveloppés d’un nuage de sable soulevé par un Vent furieux et par leurs âpres et incessantes passes d’armes. On s’était bousculé pour s’installer dans les travées, on avait bouilli des heures sous un Soleil toujours plus ardent et on s’était lâché au premier sang versé et à l’entrée de cette incroyable guerrière dominant ses adversaires jusqu’à ce fauve ! Mais le revirement inattendu d’Atilius s’engageant personnellement avait cette fois emporté les travées…
… La guerrière Germaine avait perdu l’une de ses armes mais de son côté, multipliant les coups et les assénant avec rapidité, le lourd gladiateur avait un ocrea11 qui pendait sur l’une de ses jambes, son scutum entaillé largement et un filet de sang s’écoulait sous la manica12 de son bras gauche. Le poids de son amure et sa plus petite taille le désavantageait mais sa lourde masse d’arme demeurait dangereuse. D’ailleurs, brutalement, il avait encaissé à l’instant un coup de taille d’une grande force qu’il avait mis à profit, l’accompagnant avec intelligence pour effectuer un étonnant demi-tour ; son opposante, par réflexe, était parvenue à parer le coup, toutefois avec trop peu de maîtrise, son épée volant au travers des airs !
Elle était à sa merci…

… on avait entendu un « oh ! » de surprise parmi le public.

La furieuse fille du nord s’était jetée en dernier recours sur le gladiateur comme ces démones légendaires, les Valkyries, semblant l’enlacer ! En fait, elle tentait d’arracher son heaume, à l’image fantasmagorique de ces créatures se nourrissant de l’âme des valeureux sur les champs de bataille ! Harcelé par cette furie et n’y voyant plus, le casque malmené lui obturant les yeux, Atilius avait basculé en arrière et avait heurté le sol en soulevant un large nuage de particules de sable.

Hommes, femmes et enfants retinrent leur souffle, et c’est le destin qui le relâcha !

« Regarde ces gens, Atilius. Ils clamaient ton nom et maintenant que ta vie ne tient qu'à ma volonté, ils la réclament ! »

En effet, le public de l’arène, après la poussière dissipée sur le lieu de joute, venait de découvrir Atilius au sol menacé par l’épée de la guerrière du nord ayant récupéré son arme dans la confusion. Les gens frappaient les travées en bois comme jamais, appelant au sang…
… mais remarquaient-ils les sagittarii13 s’apprêtant à le délivrer depuis une arche en hauteur ?

Les cinquante mille spectateurs clamaient le nom de la gladiatrice. L’amphithéâtre tremblait dangereusement. Les archers bandaient leur arc, elle le savait.

« La lame de mon épée n’abreuvera pas la Mort, Atilius, mais elle a faim et quelques flèches meurtrières ne la contenteront pas ! La fille du nord pointa étrangement la foule. Regarde ces gens, pauvre fou, ils l’ont tant désiré qu’elle va leur ouvrir son royaume… »

… et les enfers ouvrirent leur atroce gangue !

Un terrible fracas avait emporté les cris hystériques de la foule. Beaucoup ne saisirent pas la réalité pourtant, à leurs pieds, du moins sous ceux-ci, alors que la structure brinquebalante de l’amphithéâtre s’effondrait ! Les autres continuaient à hurler mais d’horreur, de stupeur et bientôt de douleur jusqu’à leur dernier râle ! Des membres étaient arrachés, des corps broyés, du sang giclait partout et des voix étouffées s’éteignaient sous le poids des matériaux les emportant ou les écrasant.

Il y avait eu un dernier bruit sourd et tout avait disparu dans un tourbillon de poussières, de débris et de démence !

Puis le silence…

*

Sous le consulat de Marcus Licinius et de Lucius Calpurnius, les désastres des grandes guerres furent égalés par une catastrophe imprévue : son début coïncida avec sa fin. En effet, un certain Atilius, affranchi de naissance, avait entrepris à Fidènes la construction d'un amphithéâtre pour y donner un spectacle de gladiateurs, mais il n'en fit pas reposer les fondations sur une base solide et il ne dressa pas les échafaudages en bois avec de solides chevilles. C'était naturel de la part d'un homme qui s'était chargé de cette affaire ni par aisance financière ni par ambition politique, mais pour un bénéfice sordide.
Y affluèrent des gens avides de tels spectacles, parce qu'ils étaient sevrés de plaisirs sous l'empereur Tibère, hommes et femmes, tous les âges, fort nombreux parce que c'était à côté. Le désastre n'en fut que plus grave, car le mastodonte était comble. Puis il se disloque, s'écroulant à l'intérieur et s'effondrant à l'extérieur, il entraîna dans sa chute et ensevelit l'énorme quantité d'êtres humains absorbés par le spectacle ou debout aux abords. Les gens que la catastrophe avait entraînés d'un coup dans la mort, échappèrent évidemment aux souffrances, comme il arrive en pareil cas. Mais bien plus à plaindre étaient ceux dont la vie n'avait pas encore abandonné leurs corps mutilés, ils essayaient de reconnaître leurs conjoints ou leurs enfants de jour en les cherchant des yeux, de nuit en guettant hurlements et gémissements.

TACITE, Annales, IV, 62, 1-4.

Pourquoi un événement traverse les âges, pourquoi les Hommes marquent son passage, comment est-il porté à travers le temps, quel crédit lui consacrer quand il n’en reste que quelques bribes… Les légendes ne se forment-elles pas sur les phantasmes d’une poignée et de leurs folklores, effrayant ou merveilleux, sont-ils ensuite entretenus ou exacerbés par bien d’autres ? Écrite par les vainqueurs, prise en otages par d’« officielles » éminences, régénérée par le pouvoir en place au gré des idéaux et des nationalismes, l’Histoire n’est jamais figée, souvent incertaine et toujours en évolution malgré son caractère passé !


N’en est-il pas ainsi pour la fameuse « Catastrophe de Fidènes », petite histoire incertaine et désastreuse dont on a souvenance par le hasard de quelques Annales égarées… Mais le hasard n’est-il pas la volonté du Destin ? À chacun de s’interroger sur cette étrange remembrance. Quoi qu’il en soit, en cet an 27, il fut dit qu’Atilius précipita la destinée de cinquante mille des siens…

quant à l’étrange guerrière venue du nord, la Germana Gladiatrix, et qui combattit en ce funeste jour, nul mention n’attesta de sa présence ni même de sa réalité, encore moins de son influence sur celle-ci ! Mais, on l’a dit, l’Histoire est incertaine !

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