La main du Destin
  • Texte corrigé par l'Auteur et Fabuliste David Claude

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La main du Destin

La peur est le pire des poisons,
Elle dévore non les chairs, mais la raison !

« Laisse ta main ! »

Il ne pouvait pas, il avait envie d’hurler et déjà des larmes inondaient son visage. La flamme de la bougie au-dessous de son bras lui brulait vicieusement les chairs, sa chaleur rougissant sa peau toujours davantage. Il fermait les yeux, se concentrait sur les légendes des héros anciens pour se donner du courage ou sur son engagement au service de la garde spéciale de Rome. Peu de Patricien se présentait à cet ordre constitué d’hommes durs aux origines peu enviées. Il était le plus jeune garçon de sa famille noble mais nourrissait cette singulière ambition depuis toujours. Il avait déjà enduré des épreuves que les gens de sa classe et de son âge ne connaitraient jamais mais ce rite de passage, rituel qui se répétait inlassablement et toujours d’une durée accrue, était le plus terrible ; bien sûr la douleur, mais plus encore l’honneur et la honte se côtoyant face à toute la garde jaugeant la fiabilité de ce futur compagnon quand il faudrait lui remettre éventuellement sa vie au cœur de la bataille…

Il n’avait pas retiré sa main.

507 avant l’ère commune, Rome sous siège Étrusques1

Depuis la chute de Tarquin le Superbe2 et de toute la royauté romaine, désormais République naissante, jamais le Sénat n’avait connu un tel brouhaha. Si le héros Horatius Coclès3 avait su seul repousser l’armée Étrusque de Porsenna4, l’allié des Tarquins, résistant sur l’unique Pont s’ouvrant sur les portes de Rome, celui-là désormais détruit, c’est toute la cité qui était coupée de l’extérieur et assiégée. Un siège qui au bout de quelques calendes avait affamé le peuple romain et sapé le moral des résistants : négocier une reddition, se soumettre à l’occupant, tenter une vaine offensive ; les questions se bousculaient sans qu’aucune réponses ne soient assez audibles pour être entendues…
… jusqu’à ce qu’un homme, jeune mais le regard aguerri, porte sa voix au Sénat, d’abord sans succès puis, peu à peu qu’elle détonait, jusqu’à intimer le silence absolu !

« J’irai tuer ce Roi, seul ! »

Le silence s’était rapidement rompu par des vociférations, critiques ou trépignements de pieds : fou, déserteur, espion, suicidaire, meurtrier, mercenaire, démon… et tant d’autres interpellations parfois bienveillantes, le plus souvent défaitistes, quelques unes accusatrices et virulentes. Si on reconnu un homme de la garde, on le somma de quitter le Sénat sur le champ, lui qui n’était rien. Encapuchonné dans son manteau de sentinelle, il avait retiré sa houppelande, un « oh » d’étonnement parcourut les travées de l’hémicycle : un Patricien, Caius Mucius du nom de sa gens ! Armuré, des manchons de cuir clouté, le glaive et le poignard au ceinturon d’armes, il était résolu :

« Où étiez-vous quand Horatius combattait seul contre une armée ? Il me semble que vous mangez encore assez grassement pour vociférer quand le peuple tait sa douleur ! Je porte ici mon glaive comme gage de ma servitude à Rome, celle qui compte plus que nos vies… Avec votre consentement ou non, j’irai tuer le Roi Étrusque et avec tous ceux qui voudraient m’en empêcher ! »

*

« Rome pour Destin, la Mort pour qui sert son dessein »

Nul n’avait empêché le dessein de Mucius ! Quant à son Destin…

L’homme allait-il, fort de son idéalisme à Rome, ouvrir les portes de la cité, se lancer seul au travers des lignes ennemies, pourfendre leur siège jusqu’au cœur du pouvoir pour l’arracher au Roi l’incarnant ? Sa longue cape volerait-elle comme un démiurge terrorisant de sa majesté les êtres subjugués par ce Héros !
L’Histoire aime à se repaître de tels personnages mythiques.
La Vérité est souvent plus amère, quoique plus singulière aussi…

… Il sentait mauvais, il puait même.
Les hommes sur son passage s’écartait, non pas de crainte, mais de dégoût. Sur les camps de guerre, les terrassiers creusant la terre pour élaborer des latrines de campagnes étaient fuis comme les pires maladies ; on redoutait qu’ils vous effleurent même, inquiet de leur proximité avec ce que chacun rejette de plus sale.
D’ailleurs on ne s’interrogeait pas sur celui, à notre heure, marchant parmi les troupes, le visage en partie masqué d’un linge souillé le recouvrant du nez à la gorge. Son manteau semblait bien épais et long pour cette saison mais nul n’aurait eu l’idée d’aller fouiller par-dessous ! S’approchait-il avec ses seaux de souillures aux abords de la tente royale, on faisait mine d’avoir à faire pour s’écarter de son chemin…
… au soulagement de tous, il disparut derrière les riches draperies et on préféra l’oublier aussitôt.

« Que fais-tu ici avec tes ordures ! »

Le Roi Porsenna demeura interdit, les yeux écarquillés, l’air presque imbécile. C’était donc lui le responsable du terrible siège que subissait Rome ! Il était vêtu d’habits riches, quelque peu grotesque, d’une ribambelle de bagues aux pierres démesurées et de chausses si propres qu’il était étrange de l’imaginer mener ainsi ses troupes sur le champ de bataille. Il n’avait même pas d’épée de combat !

« Ne ris pas de l’immondice car je suis la fange de ton vice ! Tu peux assiéger Rome mais tu ne peux soumettre la liberté d’un romain… Que le fer emporte tes chairs et qu’il conduise ton infâme armée aux Enfers ! »

Et aussitôt le poignard acéré de l’assassin parvenu au sein du camp Etrusque s’enfonça au cœur du Roi ennemi ! Celui-là n’avait pas même esquissé un geste de défense ; c’était une tâche sur l’honneur du garde Patricien, aussi indélébile que celle de sang souillant les peaux jonchant le sol de la tente royale, mais c’était là sa quête, aussi froide et laide qu’elle fût.

L’acte d’un seul peut-il changer le cours opaque de tous ?
Suffit-il d’ôter une vie pour en épargner d’autres ?
Un même geste a-t-il la faculté d’être à la fois lâche et glorieux ?

« Gardes, saisissez-vous de cet homme ! Qui es-tu pour oser pénétrer dans mes appartements et bêtement tuer l’un de mes fidèles ?

- Caius Mucius, Patricien de Rome. »

Relâchant le poignard sanguinolent de sa main, le jeune Mucius, qui avait attendu sa destinée, peut-être espérée héroïque, son martyr bientôt glorifié dans les annales, semblait soudain aussi pathétique que sa victime recroquevillée au sol : ce n’était pas Porsenna ! Il avait pris ce pauvre bougre pour un Roi, une méprise si ridicule qu’on se moquerait sans doute de lui jusqu’à la fin de Rome… Toutefois, il lui revint son rite de passage avec cette si redoutable épreuve de la bougie et il en comprit ici tout le sens !

« C’est toi Porsenna ! Quelle ironie… laisse donc là tes gardes, si cette main est coupable de méprise, vois ce qu’elle mérite ! »

Et Caius Mucius, dans une des vasques remplies de braises illuminant la tente, de plonger le membre coupable jusqu’au poignet pour implacable sentence ! Subjugué par cette folie, de longues secondes semblèrent s’écouler avant que ce Roi Étrusque ne réagisse et ordonne qu’on libère l’assassin de son propre joug. Le feu avait déjà exécuté la peine escomptée et les chairs du supplicié avaient terriblement souffert. Pourtant le jeune homme ne laissait rien paraître !

« Vois Porsenna, vois combien le corps n’est rien pour qui n’a de vue que la Gloire ! »

C’était un défi. Porsenna était, il est vrai, impressionnable et s’il avait été exaspéré par la résistance de Horatius Coclès, cette fois le nouvel exploit romain le fascinait. Il ne pouvait quitter des yeux la main abîmée du Patricien, cette main meurtrière qui lui était destinée. Magnanime, il désarçonna son monde sans que l’on sache si c’était le pouvoir ou la peur qui l’animait :

« Retourne à Rome, Caius Mucius Scævola ! Ton courage est un exemple pour mes hommes, que chacun se souvienne de ta détermination même si tu as échoué…

- … j’accepte mon échec, Roi Étrusque, mais sache que trois cents de mes semblables sont déjà inspirés par mon acte et se réjouissent secrètement que tu sois encore en vie pour t’ôter l’existence ! Quand ? Une nuit sombre où tu dormiras, parmi l’un de tes hommes quand tu lui tourneras le dos, peut-être cette femme que tu croiras innocente dans ta couche ; oui ils se réjouissent et l’un d’eux est sans doute déjà en route, tout près, bientôt à tes côtés ! »

*


Caius Mucius Scævola, Scævola le Gaucher, c’était le nom du jeune héros mutilé, la main droite désormais invalide. Il ne serrerait plus de poignard. Mais d’autres le tiendraient à sa place pour au fil des siècles défendre Rome l’éternelle.
À son époque, il n’en était pourtant pas trois cents, et peut-être pas même une poignée ! Toutefois Porsenna, le Roi Étrusque, fut assez impressionné pour n’en craindre fût-il qu’un seul autre comme l’inquiétant Mucius… alors il avait envoyé des émissaires pour parlementer avec la cité romaine et trouver un accord de paix !

Oui, la Peur tue l’esprit, à n’en pas douter…

Rome fut ainsi sauvée mais sacrifia des otages à Porsenna pour gage de bonne volonté. Cependant, parmi ceux-ci, il y aurait une femme qui, si elle n’aurait de poignard comme l’avait prédit Mucius, percerait le cœur du Roi plus profondément encore. Elle était sauvage, belle, envoutante et romaine ! Elle se nommait Clélie…5

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