Maledictus atavi
  • Texte corrigé par l'Auteur et Fabuliste David-Claude

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Maledictus atavi
De Publius Cornelius Tacitus

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Rome est née par le lait d’une Louve,
La Germanie du sang de ses crocs !

Fin de l’année 98 de l’ère commune, Sénat de Rome

Au cours de Ianuarius , Trajan accéda au pouvoir impérial, il le conserverait une vingtaine d’années et sous celui-ci, Rome brillerait et étendrait son influence et ses territoires…
… Enfin, si ce n’est, comme durant la lignée Julio-Claudienne, dans les régions inhospitalières, boisées et inconnues, de la Germanie. D’ailleurs, Trajan, plus sage que ses prédécesseurs sans doute, renforça le limes, la ligne de protection frontalière, et passa des foedus avec les peuples Germains du côté Est du Rhēnus : il consacra le début de son règne à cette tâche, depuis Colonia Claudia Ara Agrippinensium , la plus importante cité Romaine située au plus prés de la Germanie. Chacun savait son regard porté bien plus à l’Est, aux confins de l’Empire, au pays des Daces ; il convoitait depuis longtemps leurs richesses et désormais il concentrerait ses Légions à ce dessein, dessein qu’il parviendrait à atteindre.
Après cela Rome redeviendrait florissante, la manne du butin colossale de la Dacie permettrait à Trajan d’assainir l’Empire, de développer son organisation, d’assurer la paix, d’améliorer les conditions du peuple et de lui offrir fastes et jeux du cirque…

… Mais pourquoi cette prudence avec les Germains quand on s’était accordé à l’imminence d’une guerre ! Sa stratégie de défense, de négoce et de diplomatie, était-elle plus intelligente que l’attaque ? À moins que Pline le jeune , neveu de Pline l’ancien, avec qui il avait parfois audience, est porté à son conseil une incroyable histoire… Histoire contée par un Sénateur et Historien de renom qui avait rédigé un fameux essai sur cette partie du monde et qui l’avait présenté puis défendu auprès d’une commission du Sénat.

Voici le discours de l’illustre Tacite , peut-être entendu et même écouté par l’Empereur Trajan…

« Le fou s'imagine être plein de sagesse
Alors qu'il est assis dans le refuge de sa halle,
Mais s'aperçoit rapidement, alors questionné par d'autres,
Qu'il ne connaît rien du tout. »

On entendit cette pensée, issue des travées du petit amphithéâtre, à l’arrivée de l’homme pressé qu’était Publius Cornelius Tacitus. Quelque peu entravé dans sa toge de sénateur qu’il abhorrait, ses sandales claquant sur les dalles de marbre couvrant le sol de la scène, il ralentit alors le pas, plongeant son regard sec et pénétrant dans la lâcheté de ceux qui peu avant murmurait, gloussait et raillait l’historien rêvant sa renommée à l’égal des plus grands Empereurs.
Tacite n’était pas dupe de la mesquinerie de ses pairs. Ceux-là ignoraient qu’il serait pourtant lié à l’Empire comme peu d’autres personnages. Mais l’heure n’était pas à l’éloge de cet homme d’une quarantaine d’années, vif et alerte, qui intima le silence - mais son nom ne prêtait-il pas à celui-ci - d’une cinglante réplique :

« Seul celui qui a vécu et beaucoup voyagé
À travers les chemins de la vie
Peut dire avec sagesse quel esprit possède
Chaque homme qu'il rencontre ! »

On se tut pour de bon, de peur qu’il ne révèle les plus pauvres parmi l’auditoire. Après quelques raclements de gorge, se perdant contre les murs, Tacite entama son monologue :

« Rome est née par le lait d’une Louve,
La Germanie du sang de ses crocs !

Oui, souvenez-vous de la Louve de Rome, celle dont les mamelles les premières donnèrent la soif du Pouvoir à cette cité devenue État, puis Empire ! L’idéal de la République, l’idéal de servir la nation et le peuple… Cette époque semble si lointaine, celle de la conquête pour la Liberté ! Oui, la Liberté chers confrères et non l’asservissement qui égare ! Un Empire qui ne conquiert plus est en péril dit-on, mais un Empire qui dresse un mur le bâti sur une seule fondation : la peur !

Tacite laissa planer ce dernier mot, appréciant l’effet sur les Sénateurs, peu habitué à entendre un tel préambule. Il poursuivit.

Cette peur qui anime chaque citoyen et plus encore son élite, cette fameuse peur tacite… (il laissa de nouveau à escient un habile silence à la suite de ce mot), je la nommerai ici : Germanie ! La terreur est arrivée avec les Cimbres, les terribles Cimmériens, plus familiers à nos oreilles ainsi mentionnés par le Grec Strabon… ceux que l’on qualifiait avec dédain de Barbares ! Mais ils ont des noms : Tongres, Ubiens, Chauques, Foses, Bructères, Tubantes, Gépides, Hermundures, Sicambres, Suèves, Marcomans, Bataves, Vandales, Chérusques, Saxons, Goths, Lombards, Burgondes, Frisons, Chattes… et tant d’autres ! Ce sont des Frères, des Germains… comme les premiers Patriciens l’étaient ! Ils allient leurs bannières au sein d’une entité commune, la Germanie, comme nous nous étions unis sous celle de la République. Ils ont pour conquête la Liberté et ont assez de sagesse guerrière pour comprendre qu’ils n’ont d’autres choix que de détruire un Empire pour que naisse le leur ! Je ne ferai pas ici l’éloge de leur vertu, de la place donnée à leurs femmes, de leurs coutumes complexes et de la grandeur de leur mythe ; certes ils n’ont pas de Colisée et de cités mais ils n’en ont pas non plus l’orgueil, la vanité ou les mauvaises mœurs ! Oh ! Ils ont parfois quelques Tarquins corruptibles à leur tête, des enfants illusionnés par la grandiloquence romaine, mais le peuple ne suit que des chefs valeureux. Et nous ? Sommes-nous devenus les Étrusques que nous combattions jadis !

Cette fois il y eut des réprobations, des sifflets et une agitation que la main levée de Tacite vint refréner. Il força davantage le ton de sa voix.

Si vis pacem, para bellum

Préparer la guerre, c’est ce que nous avons cru faire, mais nous ne faisions que maintenir la paix au sein de l’Empire, la Pax Romana ! Combien de Légions sacrifiées ou repoussées sur le Limes quand elles s’aventurèrent sur la terra incognita ! Et depuis quel lieu les généraux à leurs têtes les avaient-ils ainsi guidées vers les Enfers ? Colonia Claudia Ara Agrippinensium, l’ancienne Ara Ubiorum sur le Rhēnus, la cité des Ubiens, le seul peuple Germain dévoué à la cause romaine depuis la venue d’un certain César. César qui avait déjà eu la tentation de passer le fleuve mais qui avait la Gaule à conquérir avant, sinon qui sait si ce Rubicon eût changé l'Histoire, la grande, pour de bon ! Puis Agrippa, Drusus, Varus, Germanicus, autant de Généraux s’égarant ou sacrifiant beaucoup pour peu de gloire, en fait pour un désastre !

La tension était à son comble, certains faisaient mine de se lever mais le talent oratoire de Tacite, comme les Aèdes de jadis, les inclinaient à n’en faire rien pour assister au final qui s’avérerait aussi insolent sans aucun doute que le propos.

Sachez donc, pour finir, que tous ces généraux avaient sang commun, des liens maudits face à ceux de leurs ennemis qui sont ceux inaltérables du fer ! J’ai pourtant confiance en Trajan, son règne est sain et son dessein de magnifier Rome et de recentrer ses forces sur ses fondations est judicieux. Mais j’ai bien des doutes que l’on retrouve les mamelles de la Louve pour nous abreuver de nouveau à la source de ce qui nous a élevé… je crains qu’elle ait déjà donné naissance à d’autres Loups aux crocs saillants qui eux ne préparent ni combat ni paix, seulement la guerre ! Notre grandeur était l’esprit animant des héros tel Horatius Coclès, celui de corps de nos Légions pour défendre notre liberté, la sagacité de César pour s’affranchir et non les intrigues impériales, la démence de Caligula ou la tyrannie de Néron et combien d’autres décadences à venir…

… plus le mur du Limes sera haut et infranchissable, plus nous accentuerons nos peurs et davantage la Germanie sera acculée contre cette frontière qu’elle finira de toute façon par franchir ! Au bord d’une falaise, nous craindrions de chuter quand cette fougueuse et jeune nation n’aurait de regard que pour l’horizon et l’espoir de terres vierges… Gens ici réunis, gens qui représentaient le peuple, inspirez-vous de cette vie sauvage, certes brutale mais saine, et insufflez la même énergie aux êtres de vertu, confiez-leur le pouvoir, ne vous corrompez pas pour l’or et le statut…

… faites-le ! Sinon Rome ne vivra pas plus de mille ans, les Dieux chuteront depuis l’Empyrée et il ne restera de notre civilisation que des statues délabrées, peut-être quelques vestiges, sans doutes pour une élite savante qui aura encore de l’intérêt pour nos institutions et annales mais, pour la jeunesse à venir, bien plus d’emportement pour ceux que l’on qualifiait de Barbares, Celtes, Cimmériens ou Perses, que pour nos patriciens ! Voyez, on se souvient de qui a bâti des Empires mais on a toujours plus de cœur pour ceux qui les renversent ! L’Aigle veut la couronne, le Loup s’en libérer ! J’en ai fini. »

Y avait-il eu des applaudissements à ce discours, des prises de conscience, des insultes, des critiques, des accusations d’impostures soupçonnant l’historien de n’avoir jamais foulé la terre de Germanie et de n’avoir que collecter les témoignages de Pline l’Ancien ou de César, l’auditoire avait-il saisi que le manque d’objectivité sublimant une unité Germaine factice n’était qu’un moyen de dénoncer la déliquescence de l’Empire romain ? Qui sait, et au fond qu’importe, les erreurs ne sont que d’inévitables choix ! Le Destin seul précipite le sort des Hommes comme des Dieux, des Empires comme des civilisations…

… ainsi, rares sont les événements ou les personnages émergeant des âges passés quelles qu’aient été leurs importances ; certains demeurent pourtant en mémoire, tel celui de Tacite, deux mille ans après son existence !

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