Une Carcasse

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Une Carcasse

À l’orée d’un verdoyant chemin
Et aux lueurs douces d’un matin
S’illumina soudain une sombre Carcasse,
Spectrale sculpture
Jetée là comme une ordure
Sans autre forme ni face
Qu’un amas de chairs crevées
Aux bouts d’os jadis pourtant articulés !
Barbarie grotesque
Violant tant des lieux la féerie
Qu’on accorderait comme sursis
À sa vision cauchemardesque
L’espoir qu’elle soit encore vivante
Alors toujours secouée de spasmes…
… Mais rien là que les miasmes
Régurgités par les larves grouillantes
Se vautrant dans sa pourriture,
Obscènes créatures
Qui dévorent sans tarder le souvenir
De ceux ayant peu avant vécu
Et dont la putride mue
Glace ainsi de chacun le sourire
À l’aune de finir de même pourrie !

« De nos âmes bientôt mortes
Seul l’amour à celles aimées en supporte
L’affreuse et inéluctable mélancolie »

Voilà pour cette poésie amère
Aux vers étant de cette Charogne si affamés
Bien qu’ici empruntés à ceux plus torturés
Du dantesque Baudelaire !

– Dont à la seule fragrance de la laideur,
Empoisonnant toute beauté,
Se fanent plus sûrement les fleurs
Du mal de toute autre horreur –
(Du moins si on me permet
De contredire notre éminent auteur)

Auteur : Val


Baudelaire : Le fantasque poète très célèbre.
"… Charogne" : Outre une carcasse, un poème de Baudelaire.
"… Fleurs… du mal" : Clin d'oeil au célèbre recueil de poésie de Charles Baudelaire.
Miasmes : Dépôt putride de matière en décomposition.

  • Inspirée du poème Une Charogne de Baudelaire, extrait des Fleurs du Mal (texte intégral ci-dessous)

Rappelez-vous l'objet que nous vîmes, mon âme,
Ce beau matin d'été si doux :
Au détour d'un sentier une charogne infâme
Sur un lit semé de cailloux,

Les jambes en l'air, comme une femme lubrique,
Brûlante et suant les poisons,
Ouvrait d'une façon nonchalante et cynique
Son ventre plein d'exhalaisons.

Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Comme afin de la cuire à point,
Et de rendre au centuple à la grande Nature
Tout ce qu'ensemble elle avait joint ;

Et le ciel regardait la carcasse superbe
Comme une fleur s'épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l'herbe
Vous crûtes vous évanouir.

Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
D'où sortaient de noirs bataillons
De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Le long de ces vivants haillons.
Tout cela descendait, montait comme une vague,
Ou s'élançait en pétillant ;
On eût dit que le corps, enflé d'un souffle vague,
Vivait en se multipliant.

Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l'eau courante et le vent,
Ou le grain qu'un vanneur d'un mouvement rythmique
Agite et tourne dans son van.

Les formes s'effaçaient et n'étaient plus qu'un rêve,
Une ébauche lente à venir,
Sur la toile oubliée, et que l'artiste achève
Seulement par le souvenir.

Derrière les rochers une chienne inquiète
Nous regardait d'un oeil fâché,
Epiant le moment de reprendre au squelette
Le morceau qu'elle avait lâché.

- Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
A cette horrible infection,
Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces,
Après les derniers sacrements,
Quand vous irez, sous l'herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements.

Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine
Qui vous mangera de baisers,
Que j'ai gardé la forme et l'essence divine
De mes amours décomposés !

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(tiré de l'ouvrage édité : Drôles de Fables)

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